Origine de la Croix de Lorraine : un symbole bien plus ancien qu’on ne le croit

La croix de Lorraine est une croix latine dotée de deux traverses horizontales au lieu d’une seule. Ce symbole, associé dans la mémoire collective à la France libre et à la Résistance, possède une généalogie qui remonte bien avant le XXe siècle. Son origine se situe dans l’Orient chrétien médiéval, et son parcours à travers l’Europe suit des lignes dynastiques précises, de Byzance à la Hongrie, puis de l’Anjou à la Lorraine.

Croix à double traverse : une forme née dans l’Orient chrétien

La double traverse de cette croix ne relève pas d’un choix décoratif. Elle renvoie à une représentation de la Vraie Croix, la croix sur laquelle, selon la tradition chrétienne, Jésus-Christ aurait été crucifié. La traverse supérieure, plus courte, figure l’écriteau portant l’inscription « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs ».

Dans la tradition orthodoxe, cette forme à deux barres est appelée croix patriarcale. Elle apparaît dans l’iconographie byzantine comme insigne de rang ecclésiastique, distinguant les patriarches et archevêques des simples évêques, qui portent une croix à traverse unique.

La distinction technique entre croix patriarcale orthodoxe et croix de Lorraine telle qu’on la connaît en Occident est souvent floue dans les sources grand public. Dans la tradition orthodoxe moderne, la croix patriarcale comporte parfois une troisième barre oblique en bas, absente de la version occidentale. La croix de Lorraine, elle, s’en tient strictement à deux traverses horizontales sur un montant vertical.

Historien examinant un manuscrit enluminé représentant une croix à double traverse dans une archive universitaire

Béla III de Hongrie et le passage de Byzance vers l’Occident

Le point de bascule entre Orient et Occident se situe en Hongrie. Le roi Béla III, qui règne de 1172 à 1196, a séjourné longuement à la cour impériale de Constantinople avant de monter sur le trône hongrois. Il importe la double croix comme symbole de pouvoir royal, et celle-ci s’installe durablement dans les armoiries du royaume de Hongrie.

Ce transfert est documenté par les travaux sur les armoiries hongroises : la double croix devient un élément central du blason magyar, où elle figure encore aujourd’hui. La Slovaquie, héritière d’une partie de ce patrimoine héraldique, arbore elle aussi une double croix sur ses armes nationales.

Le passage de ce symbole vers l’Europe occidentale s’opère ensuite par les liens dynastiques entre la Hongrie et la maison d’Anjou. Les Anjou de Hongrie, branche cadette des Capétiens installée sur le trône magyar, transmettent la double croix à leurs parents angevins de France.

Croix d’Anjou : le symbole avant la Lorraine

Avant de porter le nom de « croix de Lorraine », cette croix à double traverse est connue sous le nom de croix d’Anjou. C’est René d’Anjou, dit « le Bon », qui en fait un usage systématique sur ses bannières. René revendique plusieurs couronnes, dont celle de Hongrie, ce qui explique la reprise de ce symbole dynastique.

La relique physique qui a inspiré cette représentation héraldique est conservée au sanctuaire de Baugé-en-Anjou. Il s’agit d’un reliquaire contenant ce que la tradition identifie comme des fragments de la Vraie Croix. Cette relique, classée monument historique, est antérieure à l’usage du symbole par les ducs de Lorraine.

On retrouve d’ailleurs la double croix sur la Tapisserie de l’Apocalypse, conservée au château d’Angers, qui date du XIVe siècle, bien avant que le symbole ne soit associé à la Lorraine.

Bataille de Nancy en 1477 : naissance de l’appellation lorraine

Le glissement du nom « croix d’Anjou » vers « croix de Lorraine » est lié à un événement militaire précis. En 1477, René II, duc de Lorraine et petit-fils de René d’Anjou, affronte Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, lors de la bataille de Nancy.

René II arbore la croix à double traverse sur ses étendards. Sa victoire, décisive pour l’indépendance du duché de Lorraine, ancre définitivement le symbole dans l’identité lorraine. C’est la victoire de Nancy qui forge l’appellation « croix de Lorraine », et non une origine géographique lorraine du symbole lui-même.

Vitrine de musée exposant une croix de Lorraine en bronze et des artefacts médiévaux avec des cartels explicatifs en français

Le parcours de cette croix suit donc une logique dynastique et non territoriale :

  • Byzance transmet la double croix à la Hongrie par l’intermédiaire de Béla III à la fin du XIIe siècle.
  • Les Anjou de Hongrie la font passer en France, où René d’Anjou l’adopte comme emblème personnel.
  • René II de Lorraine, héritier des Anjou, la porte à Nancy en 1477 et lui donne son nom actuel.

Croix de Lorraine et France libre : la réappropriation du XXe siècle

L’association entre la croix de Lorraine et la Résistance française date de 1940. Le choix de ce symbole par la France libre n’est pas arbitraire. Il fallait un emblème clairement distinct de la croix gammée nazie, tout en restant ancré dans l’histoire nationale française.

La croix de Lorraine offrait cette double qualité : un symbole de résistance militaire historique (la victoire contre Charles le Téméraire) et une forme graphique immédiatement reconnaissable, impossible à confondre avec la svastika. En 1940, la croix de Lorraine devient par décret l’insigne de la France libre.

Après 1945, elle s’impose comme symbole officiel de la Résistance française. Le mémorial de la France libre à Colombey-les-Deux-Églises, avec sa croix de Lorraine monumentale, en est la manifestation la plus visible.

Un symbole également mobilisé contre la tuberculose

Un usage moins connu de la croix de Lorraine précède la Seconde Guerre mondiale. Dès 1920, la croix à double traverse est adoptée comme emblème de la lutte contre la tuberculose. Ce choix s’inscrit dans un mouvement international : la double croix, perçue comme symbole de protection et de combat, est reprise par plusieurs organisations antituberculeuses en Europe et en Amérique.

Cet usage médical est aujourd’hui largement oublié, éclipsé par la dimension patriotique du symbole. Il témoigne de la capacité de cette forme graphique à être réinvestie selon les époques et les besoins.

La croix de Lorraine n’a donc jamais eu une signification unique. Insigne ecclésiastique à Byzance, emblème royal en Hongrie, croix dynastique en Anjou, symbole de victoire en Lorraine, arme graphique de la Résistance : chaque réappropriation a ajouté une couche de sens sans effacer les précédentes. Son nom même, « croix de Lorraine », ne recouvre qu’une fraction tardive de son histoire réelle.

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